Les nouvelles du jour ou actualités sont devenues des tornades décuplées par la puissance des réseaux sociaux. Les proportions sont telles qu’il devient urgent de prendre la mesure de l’ampleur des infox ou fausses nouvelles qui se dissimulent dans le flot. A ce sujet, j’ai eu le plaisir d’interviewer cette semaine David Lacombled président de La villa numeris, auteur de « S’informer demain, lutter contre le virus des fake news* ». Il en ressort un échange riche et éclairant, car au-delà de dénoncer le fléau qui gangrène nos idéaux, David Lacombled nous alerte judicieusement sur cette nouvelle forme de guerre, une guerre informationnelle par la pollution des esprits. Il nous présente aussi des pistes pour construire des digues. Des digues qui ne pourront être efficaces sans une réelle implication des pouvoirs publics.

 

  1. Qu’entend-on exactement par fake news ? Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?

Que cela soit un article, une photo ou une vidéo, une fake news est une information produite et diffusée avec la volonté de tromper à des fins idéologiques ou mercantiles. Que cela soit des mensonges enrobés de vérités, des inventions de toutes pièces ou des faux grossiers, leur circulation sature l’espace public. A la longue, les citoyens ne prendront plus la peine de distinguer les choses et enverront tout à la poubelle. C’est ainsi que le couvercle risque de se refermer sur les démocraties. Il importe de rétablir, non pas des vérités, mais des espaces de dialogue, de compréhension, d’échanges pour nourrir des débats afin que chacun puisse se faire son propre jugement. C’est un pari sur l’intelligence.

  1. Est-ce que la crise du Covid19 a contribué à augmenter les fakenews ou a-t-elle révélé leur ampleur ?

Aucun autre événement n’a eu une telle couverture médiatique. Internet est désormais le principal canal d’information, au sens large : sites Web, réseaux sociaux, plateformes vidéos, messageries instantanées. Et donc de ces manipulations aussi. Le fait que la moitié de l’humanité soit confinée, avec du temps pour échanger, face à tant d’inquiétudes, a contribué à la fermentation du virus des fake news. Quand on sait qu’une fausse information est six fois plus et six fois plus vite partagée qu’une information vérifiée, le match devient inégal.

  1. Vous évoquez des gestes barrières pour lutter contre ces fausses informations qui fragilisent les démocraties, quels sont-ils ?

Il n’est pas interdit de réfléchir quand nous sommes confrontés à une information si sidérante ou rigolote qu’on aimerait la partager immédiatement. Il importe de ne pas croire tout ce que l’on voit et de tourner sept fois ses messages dans ses applications avant de les partager et de les diffuser. La somme des gestes individuels sera plus forte que n’importe quelle mesure autoritaire.

  1. Vous parlez de nouvelle guerre froide, pourquoi ?

Historiquement la Russie, inventeur de la propagande du temps de l’URSS, et désormais aussi la Chine passent pour des experts dans la maîtrise de l’information. C’est une bonne manière, à peu de frais, de promouvoir la prétendue efficacité de son régime politique, de tenter de discréditer les autres et de masquer ses errements. Cela revient moins cher en tout cas que des armes conventionnelles. La passivité des démocraties les encourageant car ils ne risquent pas grand-chose sinon quelques rappels diplomatiques à plus de courtoisies dans les échanges, au pis une convocation de son ambassadeur. Nous devons nous doter d’une doctrine et permettre aux acteurs privés et de la société civile d’unir leurs forces et leurs moyens pour combattre efficacement ce phénomène.

  1. Votre essai appelle à la vigilance de la part des entreprises et des marques, existe-t-il des outils permettant d’évaluer les média qui diffusent les publicités et éviter de financer sans le savoir des sites de désinformation ?

Parfois, des marques commerciales se retrouvent, sans le vouloir, à financer et à donner du crédit, par leur présence, à des sites de fake news par le truchement des espaces publicitaires qu’elles achètent. Il revient aux annonceurs de mieux préciser leurs contrats avec les intermédiaires chargés de l’achat d’espaces et de se doter de solutions techniques permettant de détecter toute parution inappropriée.

  1. Pensez-vous que l’État français a pris la mesure de cette nouvelle forme de guerre ?

Le phénomène et les solutions sont largement connus et identifiés. Un rapport des ministères de la Défense et des Affaires étrangères le pointait dès 2018. Mais aujourd’hui, personne n’est véritablement en charge de cette lutte et les moyens sont disséminés entre différents ministères. L’État doit prendre ses responsabilités.

  1. Que recommandez-vous comme premières mesures fortes ?

Une première mesure consistera à réunir tous les acteurs à la rentrée. Il est temps de changer de braquet et de mettre en œuvre des solutions de détection et de signalement à la justice des manipulateurs d’informations dans le respect naturellement des droits individuels. C’est pourquoi il importe de réunir des associations de tous horizons, des experts et des entreprises soucieux de maintenir un espace de dialogue ou on peut s’écouter, réfléchir, construire. C’est la base même d’une Nation.

  1. Qu’est-ce que chacun peut faire à son niveau personnel ?

Il revient à chacun d’appliquer les gestes barrières face au virus de la désinformation. Et de prendre du temps pour se former aux outils quand ils sont nouveaux et de s’informer en confrontant les points de vue pour exercer son libre arbitre.

Violaine Champetier de Ribes

Auteure et conférencière

Fondatrice – Le Meunier qui dort

*(Collection Et Après ? Éditions de l’Observatoire)