BELOT_LAURE_Quintin-leeds_2_2

Journaliste au Monde, Laure Belot s’est courageusement attelée à la rédaction de son livre intitulé « la déconnexion des élites, comment Internet dérange l’ordre établi » (éditions des Arènes) afin de répondre à un premier phénomène déclenché en janvier 2013 par un article rédigé sur Leboncoin. À l’époque, elle avait été intriguée par ce site internet qui a révolutionné plusieurs marchés nationaux (immobilier, recherche d’emploi, locations de vacances) sans que grand monde ne l’ait anticipé. Un site à propos duquel elle avait tant de mal à trouver des experts capables d’en parler alors que 17 millions de Français s’y rendaient chaque mois.

les editions du meunier qui dort

Passionnée par les phénomènes émergents de la société, Laure Belot est une dénicheuse de signaux faibles. Diplômée de l’ESSEC, également ingénieure chimiste, elle a exercé le métier de conseil en stratégie avant de devenir journaliste. Son nom d’utilisateur Twitter @curieusedetout,  la définit parfaitement : curieuse et très posée, elle n’en reste pas moins réellement modeste. Laure Belot a réalisé la prouesse d’écrire un livre accessible à tous sur des sujets qui ne le sont pas.

C’est maintenant le livre lui-même qui est devenu un phénomène de par les réactions qu’il suscite et les retours de tous horizons qui parviennent à son auteure désormais très sollicitée. Quelle part, « la déconnexion des élites » réveille le colibri qui sommeille dans chacun de ses lecteurs. (voir la légende du Colibri par Pierre Rabi : ici) . Fruit de sa prodigieuse synthèse,  le 3 juin prochain, Laure Belot recevra le prix du Forum Changer d’Ère.

Comment s’est déroulée la rédaction de ce livre ?

Ce livre s’est construit à l’aide d’une succession de contacts. J’ai interviewé des défricheurs de tousinternet domaines, et nombre d’entre eux ont cherché à me faire rencontrer d’autres personnes. Grâce à ces chaînes successives, j’ai ainsi pu m’entretenir avec une centaine d’experts tout autant aux Etats-Unis qu’en Inde. Ce livre s’est construit à partir de ces multiples témoignages de personnes qui cherchent à faire bouger les lignes. Afin d’obtenir une parole la plus libre possible, je me suis d’ailleurs engagée à vérifier avec chacune d’entre elle les citations avant parution de l’ouvrage.

Qui ont été vos premiers lecteurs ?

laure belotA la sortie du livre, de nombreux défricheurs justement, dans le monde de l’éducation, de l’entreprise ou de la recherche se sont emparés de l’ouvrage pour diffuser son propos dans leurs propres structures. J’ai remarqué, notamment, une forte proportion de personnes travaillant dans le domaine des ressources humaines. Celles-là même qui sont confrontées au quotidien à une génération de « doers » qui veulent agir mais dont le rêve n’est pas forcément de rentrer dans un grand groupe. Une génération que les entreprises veulent recruter…et garder. Au fil des semaines, désormais, le cercle d’origine des lecteurs s’élargit. Et par des messages privés, certaines personnes me remercient de les avoir aidé à « reprendre le train » pour comprendre l’époque.

Est-ce que la déconnexion des élites est une exception française de plus ?

Ce phénomène dépasse bien sûr la France. Comme le résume Daniel Kaplan, la société modernele livre d'utilite publique s’est construite sur un dyptique Etat-entreprise. Nous avons maintenant un tryptique qui inclut la société civile. Cette société civile a d’ailleurs désormais un porte-voix numérique  tel que le montre la multiplication des pétitions en ligne partout dans le monde. Cette expression n’est pas forcément la vérité, certes. Mais pour un pouvoir en place, il devient de plus en plus compliqué de ne pas la prendre en compte.

Je viens de réaliser une enquête sur la multiplication des initiatives entrepreneuriales numériques en Afrique, notamment issues des femmes d’ailleurs. Sur ce continent, certaines élites ont également du mal à accepter que les citoyens s’emparent des outils d’«empowerment ». ( ref l’article « les 14 Startups qui font bouger l’Afrique » http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/04/02/quatorze-start-up-qui-font-bouger-l-afrique_4608623_3212.html?xtmc=14_start&xtcr=9). Pourtant, les pouvoirs en place savent bien que la croissance de leur PIB est directement liée à celle du numérique. Il faut juste laisser de la place pour que ces graines entrepreneuriales puissent pousser.

Sur quoi repose ce décalage ?

les arenesIl ne s’agit pas d’une révolution numérique, mais bien de l’avènement d’une civilisation numérique, telle que le définit la directrice de l’Unesco Irina Bokova. Le lien aux autres change et cette modification profonde est compliquée à percevoir.

Il existe bien évidemment un clivage générationnel. Etre né après la vague numérique facilite la compréhension de l’époque. Mais j’ai pu remarquer que le véritable clivage porte sur la capacité à être ouvert. Notamment pour s’intéresser aux signaux faibles, ces informations sur les usages sociétaux qui peuvent de loin paraître anecdotiques mais qui dessinent de possibles futurs. J’ai interviewé des personnes d’un certain âge, sans grande connaissance numérique, et qui pourtant montraient un appétit certain face à ce nouveau monde.

Qu’en est-il des nouvelles élites en gestation ?

Le numérique est un domaine où s’expriment logiquement de nouveaux enjeux de pouvoir.empowerment Et déjà, des grands groupes privés défient mondialement des institutions publiques qui sont prises de court.

De nouvelles élites se forment, avec leurs propres codes. Le digital dérange l’ordre établi, mais un nouvel ordre est déjà en train de se mettre en place.

Dans nos vies personnelles, il est compliqué pour chacun d’entre nous de comprendre certaines nouvelles logiques économiques et notamment les enjeux liés à l’utilisation des données personnelles. Rien n’est gratuit, nous le savons tous. Comme Guilhem Fouetillou de la société Linkfluence, en témoigne dans le livre nous avons délégué le financement du web à la publicité. Il s’agit de bien comprendre ce que nous donnons, et ce que cela nous coûte.

Comment vos lecteurs réagissent-ils ?

le meunier qui dortJe suis impressionnée par les sollicitations dont je fais l’objet. Les retours sont multiples et viennent tout autant du secteur privé que du secteur public, de milieux associatifs, économiques, syndicaux, politiques. Des acteurs de chaque chapitre s’emparent du livre et posent des questions nouvelles.

Je suis également touchée par la sincérité de ces témoignages : d’un agriculteur vendéen à un militant associatif, d’un étudiant de grande école à un cadre politique… Une personne s’est même présentée en me disant : « Bonjour, je suis une élite déconnectée ». Je découvre que le livre devient, pour certains, un outil. Des personnes souffrant de ce clivage digital dans leur propre structure s’en servent pour convaincre et prolonger le débat. Dans l’espoir, peut-être, d’un déclic.

 Violaine Champetier de Ribes

@VioChamp

illustrations @helenepouille

Vous aimez ? Partagez !
FacebookTwitterGoogle+Partager