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La première plongée d’Aurélie Duthoit dans le collaboratif remonte à 2002. À 21 ans, elle est partie, plusieurs mois en Équateur pour y mettre en place une infrastructure de microcrédit dans les communautés indigènes. Cette expérience lui a permis de comprendre deux choses essentielles pour le reste de sa carrière : il est essentiel de donner du sens à son travail et de s’amuser à le faire. S’amuser dans le sens « relever des défis ». À son retour en France, elle a cofondé Babyloan.org, une plateforme de financement participatif de microcrédit. Après son installation dans la région Nantaise afin d’optimiser sa qualité de vie familiale, Aurélie a dû quitté ses fonctions de Directrice générale de Babyloan et décidé d’élargir son expertise à l’économie collaborative. Avec Circus consulting, cette experte des enjeux de l’économie collaborative se concentre désormais sur les changements fondamentaux que ce nouveau modèle économique provoque : au niveau de l’offre et de l’organisation du travail au sein des entreprises. Elle publie également régulièrement des billets d’analyses sur le blog de l’entreprise collaborative : www.lentreprisecollaborative.com.

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Quelle est votre définition du collaboratif ?

Le collaboratif est devenu tellement vite une notion à la mode : on n’a pas eu le temps d’en définir les contours ni même le fond de façon précise et il est déjà devenu une notion fourre-tout. Ce secteur va attirer des personnes plus ou moins légitimes, mais le côté évolutif de la collaboration est nécessaire pour qu’elle perdure et s’installe dans les entreprises et puisse s’adapter aux différentes mutations que nous traversons. Le collaboratif permet de qualifier une philosophie, une logique, des pratiques, qui placent l’individu au centre, ainsi empuissancé : l’individu, au sein de ses communautés, agent actif et consulté depuis la conception jusqu’à a livraison ou le S.A.V autour duquel on pense usages plus que produit, c’est le collaboratif en marketing. L’individu, sa matière grise, ses contributions dans un projet, et ses réseaux, c’est ça le collaboratif en management.

Vous avez écrit un livre intitulé « Petit Manuel d’économie collaborative », qui va être prochainement publié aux éditions Eyrolles, pouvez-vous présenter votre théorie du collaborativisme en quelques mots ?

Le collaborativisme est le fait de s’inspirer des pratiques collaboratives que les individus ont mis en place et mettent en place tous les jours dans la consommation collaborative : revendre ou louer ses excédents sur le boncoin ou zilok, échanger sa maison le temps d’un weekend via airbnb, financer un projet que l’on considère utile pour compenser les lacunes des banques, codesigner et co-produire dans un FabLab, prendre en main sa formation continue grâce aux Mooc. Les individus connectés ont réussi à s’affranchir des circuits économiques et institutionnels établis orchestrés par des acteurs économiques et politiques traditionnels. Dans cet écosystème collaboratif, on découvre que l’individu est efficace, productif, entreprenant et trouve des solutions collectives à des problématiques majeures que sont l’optimisation des ressources disponibles et la reconstitution d’un lien social plus fort. Il fait tomber des barrières présentes dans les systèmes de distribution classiques.

Le collaborativisme est la philosophie managériale de l’entreprise 2.0, mais pour y parvenir, il faut changer de culture d’entreprise, aplanir les hiérarchies, valoriser la prise de risque, accepter l’échec pour apprendre de ses erreurs, c’est-à-dire expérimenter… laisser faire le vivant en replaçant l’homme au centre. « Abattre quelques murs (pas tous !) et construire des ponts », comme le disait Isaac Newton je crois…

Comment le collaboratif peut-il servir une entreprise ?

D’un point de vue marketing, le collaboratif consiste à introduire très tôt l’utilisateur dans la chaine de valeur, dès la conception. On appelle ça le crowdsourcing, qui est la 1ère étape. L’implication ou l’appel à contribution de l’utilisateur peut être continu, jusqu’au SAV en passant par le co-design, le financement, la distribution, la livraison, etc… A noter qu’il est tout de même important pour une entreprise de partir de ses intuitions, de la connaissance de son marché et de son métier. Il ne s’agit pas de s’en remettre totalement aux consommateurs-utilisateurs qui ne savent pas forcément formuler leur attentes, ni même savoir ce qu’il est possible de concevoir comme solutions et offres. Les avantages du recours aux communautés contributrices sont nombreux. Co-concevoir un produit ou service avec son utilisateur permet de mieux anticiper le large spectre des différents usages, de mesurer plus finement les retours commerciaux, mieux cibler la communication. Pour une grande surface, proposer une ristourne de 5€ à une cliente pour qu’elle livre sa voisine qui a acheté en ligne est gagnant-gagnant. La logistique de livraison (et le coût associé) du supermarché est réduite, la cliente a gagné 5€ pour un coup de klaxon et ça crée du lien entre voisins…
En management, c’est moins mesurable par des KPI quantitatifs, mais les effets leviers sont tout aussi puissants. Il vaut mieux conduire un projet en identifiant les personnes les plus aptes selon leurs compétences ou centres d’intérêt renseignés sur leur profil enrichi dans l’outil collaboratif plutôt que par leur fiche de poste ou titre inscrit sur la porte de leur bureau. Ils seront plus motivés, leur rendement meilleur et la qualité du produit améliorée. Avec cette approche, on s’appuie bien sur ce que l’individu aura renseigné de lui et pas ce que l’entreprise lui aura assigné comme fonction.

Si vous regardez la chaîne de production du savoir au sein d’une entreprise ou ailleurs, vous voyez bien que la contribution des différentes individus plus ou moins experts est ce qui crée de la valeur : cela part d’une donnée (data) qui est repérée et mise en avant par une personne, puis commentée par une autre, puis enrichie par une 3ème, comparée par une 4ème, nuancée par une 5ème, vérifiée par une 6ème, etc… L’échange, la circulation de l’info et le partage entre ces personnes a permis de passer de l’état de data à une information, puis une connaissance et un savoir exploitable ! Et plus ces personnes ont des profils, compétences et expertises différentes, plus la production du savoir sera fiable et fine.

 Les entreprises misent aujourd’hui sur l’Intelligence Artificielle (IA) pour traiter le Big Data. Mais l’homme est complexe, paradoxal. Il a un cerveau droit et gauche. Nos envies et besoins ne peuvent se calquer sur des matrices produites par des machines. Cela fait des millénaires que les hommes et les femmes essaient de se comprendre entre eux, on ne va pas nous faire croire que des robots seuls arriveront à nous déchiffrer. Ce n’est pas possible et absolument pas souhaitable d’un point de vue philosophique je trouve.

Pourquoi vous êtes-vous spécialisée dans la transformation numérique Collaborative ?

Parce que j’ai 3 enfants et que je veux comprendre et pouvoir agir dans le monde dans lequel ils vont grandir. Or le collaboratif est au cœur du paradigme socio-économique que nous vivons : raréfaction des ressources et numérisation accélérée de nos échanges. Une trajectoire probable est le basculement vers le tout numérique qui donne les pleins pouvoirs à l’Intelligence Artificielle, seule capable de traiter et exploiter et donc prendre des décisions en fonction de toutes les informations circulantes (le fameux Big Data). Mais un autre scénario – beaucoup plus réjouissant je trouve – est possible et émerge : celui d’une société rythmée par et structurée autour des échanges et partages entre individus et qui marquerait la prédominance de l’intelligence collective sur les algorythmes automatisés de l’IA.

Le collaboratif permet à l’homme de prendre conscience de sa pleine puissance. À son savoir-faire d’homme sachant (Homo Sapiens) s’ajoute son « pouvoir-faire ». Le collaboratif permet par ailleurs de développer son « savoir-être » avec les autres.

Quelle est la place de la collaboration dans la mutation numérique d’une entreprise ?

Aujourd’hui les entreprises ont compris et bien mesuré l’enjeu de leur nécessaire mutation numérique. Alors, pour la grande majorité d’entre elles, elles ont le réflexe de s’équiper en outils : CRM ultra élaborés multicanaux, 360° côté clients, et plateformes collaboratives sous toutes ses formes côté management… comme si les outils étaient une fin ou une réponse à leur digitalisation. Il faut partir des usages. Or quels usages font les hommes des outils numériques dont ils disposent ? Ils échangent et partagent, car cela crée de la valeur. Le numérique et le collaboratif se rejoignent et coïncident, car le collaboratif fait appel au bon sens, au pragmatisme des hommes. Il est naturel, et fait appel à « des réflexes instinctifs chez nous » comme dirait Axelle Lemaire, notre Secrétaire d’État chargé du numérique. Pour illustrer ces propos, je citerai deux exemples concrets et assez symptomatiques le premier : la victoire de Wikipédia, encyclopédie collaborative sur Universalis, encyclopédie des experts qui vient de déposer le bilan. Le centre de gravité du savoir s’est déplacé vers la foule. Et le second exemple : le dépassement de Google par Facebook en parts de trafic en 2010 montrant que la fréquentation numérique des individus se concentre sur les réseaux communautaires et collaboratifs (même si je ne suis pas une fan de Facebook).

Les différentes évolutions du web montrent le déplacement de l’outil numérique des instances techno-expertes (développeurs, DSI,etc…) vers la foule des individus (Web 1.0 = portail, Internet descendant / Web 2.0 = contributif, contenu généré par ses utilisateurs / 3.0 = Internet intuitif en symbiose avec les individus).

Quels conseils donneriez-vous à une entreprise pour une transition réussie vers un modèle collaboratif ?

Être à l’écoute de leurs salariés, observer les usages qu’ils font des outils, comprendre comment ils travailleraient ensemble sans la pression de l’environnement. À votre avis, pourquoi y a-t-il de plus en plus de tiers lieux utilisés comme lieu de production et de travail ? Pour se dégager du carquois de l’entreprise, ses procédures, sa hiérarchie. Plus que les intégrer dans ce processus de digitalisation pour qu’ils se l’approprient, les laisser-faire pour qu’ils guident l’entreprise.
Il ne s’agit par d’anarchie, les salariés comprennent bien qu’une entreprise en bonne santé n’a pas vocation à être un centre de loisirs et de bon temps ! La base repose sur le dialogue et la confiance. Engagez un dialogue – un vrai – fixez-vous un cap et des objectifs ensemble ! Pour y parvenir, l’empathie peut être un bon début : Vis ma vie de patron, vis ma vie de salarié. 
Le collaboratif préconise l’approche « projet » dans l’organisation des équipes, car est la plus appropriée pour faire émerger l’intelligence collective. Pourtant une récente étude montre que seulement 6% des organisations sont structurées autour des projets…. contre la moitié selon une pyramide rigide et strictie N / N-1 / N-2 / N-3…

La digitalisation doit partir des hommes et les DRH doivent avoir un rôle de facilitateurs car ils sont très bien placés pour être ce garant, comme il est important qu’ils veillent à la formation continue des individus et au maintien du lieu et des liens physiques.

Violaine Champetier de Ribes
@VioChamp

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