Marie Laure de Cazotte

Finir l’année en changeant de sujet avec une bonne lecture, pourquoi pas ? « À l’ombre des vainqueurs » (Albin Michel), le nouveau roman de Marie-Laure de Cazotte confirme son talent d’écrivain. Après une carrière dans l’art, l’auteure a décidé de s’investir totalement dans sa passion pour l’écriture et s’est ainsi ouvert les portes d’une nouvelle vie professionnelle prometteuse. Dans son deuxième roman, Marie-Laure de Cazotte entraine son lecteur au sein des liens tissés entre l’histoire et la nature humaine au cours d’un épisode méconnu de la dernière guerre : le drame des Alsaciens et des Malgré-Nous. Loin d’être une épopée régionale, « A l’ombre des vainqueurs » sonde les âmes, les cœurs et les mémoires de laissés pour compte de l’histoire officielle : une lecture riche en émotions.

Marie Laure de Cazotte

Qu’est-ce qui vous a décidé à transformer votre passion
en nouveau métier ?

J’ai toujours écrit. À l’époque où je travaillais chez Christie’s, j’écrivais un début d’histoire entre deux sessions de vente. À ce moment-là, j’écrivais toujours sous le coup d’une impulsion sans rien conserver pendant longtemps. Puis je me suis mise à écrire tout le temps le soir, des petites histoires, des nouvelles. Un jour une amie m’a demandé de lui montrer et a commenté mes écrits en me disant : « je ne peux pas croire que tu n’envisages pas d’écrire vraiment. ».

Il y a quelques années, je me suis installée à mon compte toujours dans le domaine de l’art et comme j’avais un peu plus de temps, je me suis mise à écrire sans but précis deux heures au cours de chaque journée. Puis, une personne travaillant dans l’édition m’a engagé à bâtir un projet.

Cela n’a pas été facile pour moi de passer le pas, car j’ai une telle passion pour la littérature que je ne me voyais créer des livres qui rejoindraient leurs compères sans que cela soit une insulte pour leurs auteurs. Je me disais en moi-même : « tu ne vas pas encombrer les rayons des librairies ! ». Pour mon premier roman : Un temps égaré, j’ai mis deux ans à trouver un éditeur, qui lui même a mis deux ans à publier le manuscrit.

Quelle est l’origine de « A l’ombre des vainqueurs »,
votre second livre ?

Maman est alsacienne, mais la genèse de cette histoire est complexe. Les choses se sont imposées à moi au fur et à mesure. Au départ, je voulais écrire un livre sur l’histoire d’un instituteur dans notre village d’Alsace pendant la Seconde Guerre mondiale. J’ai jeté deux versions presque achevées et un jour Joseph est arrivé. Pour suivre son destin j’ai dû effectuer de nombreuses recherches. Le rythme entre l’écriture et les recherches s’est mis en place petit à petit et les deux ont fonctionné en parallèle.

Ce petit garçon se retrouve dans le village de mon enfance. Je me suis demandé ce qu’il voyait quand il était dans la rue ? Qu’était-il inscrit sur les affiches placardées à l’abreuvoir à cette époque-là ? Quelle enfance ont eu les gens du village que j’ai connus ?

Mon grand-père avait été expulsé et a beaucoup souffert de tout ça même après la libération comme la plupart des Alsaciens. Ma grande motivation est née d’une véritable indignation face aux gens qui employaient le terme « Alsace-Lorraine » sans comprendre (la seule partie de la Lorraine vraiment concernée est la Moselle) et qui l’évoquaient avec l’idée que lorsque les Allemands arrivent, les habitants rient et lorsqu’ils repartent ils pleurent.

Lors de l’écriture de ce livre, le personnage du petit Joseph m’a demandé un véritable investissement émotionnel, j’avais l’impression de vivre à ses côtés. Il dépèce ses interlocuteurs et décrypte les situations avec agilité grâce à son regard qui passe tout au laser. Lorsque j’ai terminé la rédaction, j’ai eu l’impression de laisser un enfant au pensionnat. Maintenant, que les autres me parlent de lui à travers ce qu’il ont ressenti, ou pensé de son histoire, un lien s’installe et je suis rassurée de le savoir bien traité.

Comment le livre a-t-il été accueilli en Alsace ?

Le livre a été très bien reçu. J’ai perçu une réaction un peu dualle : d’un coté il y a un sentiment d’urgence du devoir de mémoire, une volonté d’exprimer

au plus vite ce qui c’est passé, la Seconde Guerre mondiale est une force encore très présente. De l’autre côté, en contradiction avec ce qui précède,
il y a l’amertume des Alsaciens qui se disent qu’ils n’intéressent personne : « Il n’y a que nous qui nous intéressons à nous ». Les trentenaires veulent savoir, mais ne sont plus dans la douleur, chez les cinquantenaires il y a encore beaucoup de chagrins. Il y a encore de grandes séparations dans les familles, des cicatrices toujours présentes. L’expression « la France de l’intérieur » employée par les Alsaciens n’est pas un hasard. Ils ont vécu l’interdiction de parler leur langue. Si les enfants parlaient alsacien dans les cours de récréation, ils se faisaient cogner.

Comment avez-vous effectué vos nombreuses recherches ?

J’ai organisé mes recherches en plusieurs étapes. Le premier niveau a porté sur la lecture de nombreux livres, le deuxième la lecture des journaux de l’époque, le troisième la lecture de journaux intimes et pour finir beaucoup d’entretiens avec des personnes très âgées dont la plus part sont décédées depuis, car j’ai réalisé les interviews il y a cinq ans maintenant.
J’ai eu l’impression de dérouler une pelote. Certains entretiens ont été très difficiles, car les personnes avaient une mémoire totalement calcifiée et les mêmes phrases revenaient en boucle. Beaucoup de familles dont le fils avait fui ont été envoyées dans des camps en Silésie. Ces camps de déportés étaient installés à l’intérieur des villes où ils devaient travailler. La déscolarisation a été un des gros problèmes posés aux jeunes à leur retour de Silésie après plusieurs années.

Dans les journaux, on perçoit les difficultés énormes rencontrées par les familles. Cette mémoire est visible à travers les petites annonces : « on recherche monsieur X ou Mademoiselle Y. Certaines jeunes filles avaient été envoyées dans des usines d’armement en Allemagne et ne sont jamais revenues pour différentes raisons. Dans les registres de personnes manquantes, j’ai constaté qu’il y avait eu très peu de retours à partir de 1948.

Qu’avez vous découvert au cours de l’écriture de ce livre ?

L’ Alsace a explosé socialement après la guerre, à cause de vécus profondément différents. Il y avait des schismes partout. Les hommes qui étaient rentrés du front de l’est étaient brisés, mais ne parlaient pas, car ils pensaient que personne ne croirait qu’il y avaient été contraints et qu’ils l’avaient fait pour épargner leur famille.

J’ai découvert que l’Alsace n’avait pas toujours détesté l’Allemagne. La relation d’amour de l’Alsace envers l’Allemagne est aussi forte que sa relation d’amour avec le France. Au cours de mes recherches, je suis tombée sur des manuels scolaires allemands. J’y ai fait des découvertes extraordinaires. À partir de 1934, les enfants allemands apprennent que les ennemis de la patrie sont les prêtres et les juifs et que « l’Alsace en pleurs nous attend ».

Quels aspects de la vie d’écrivain avez-vous découverts ?

Il y a des changements de rythmes très sévères. Je suis passée par de moments de socialisations très chaleureux (en Alsace notamment) à de longs moments de solitude sur des salons du livre où les écrivains « stars » capitalisent aussi bien l’attention du public que celle de la presse. Entre deux, je travaille sur mon troisième livre qui est en cours de rédaction, une autre aventure en perspective.

Violaine Champetier de Ribes pour le blog du Meunier qui dort.
@VioChamp

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